Nuit debout : de bons résultats mais peut mieux faire

Quelques jours passés à Nuit Debout m’ont globalement enthousiasmée. Pourtant, il reste certaines choses qui m’ont véritablement chagrinée, et qui me font penser qu’elles pourraient remettre en cause un succès futur.

Nuit debout, ne te disperse pas

En défilant samedi 9 avril dans l’après-midi, je me moquais doucement : ne sommes-nous tous pas là pour combattre la loi El Khomri ? Pourquoi tant de pancartes différentes, pourquoi tant de chapelles ? Certains plaideront le pluralisme. Je serais tentée d’aller dans leur sens si le rassemblement ne ressemblait pas, au final, à un grand n’importe quoi. En guise d’exemples : les partis de gauche défilent, suivis de leurs frondeurs, de leurs groupuscules, de leurs motions… Idem avec les syndicats et avec une foule d’autres organisations ou corporations. Ceux-là ont encore le mérite de se quereller le reste du temps mais de scander les mêmes slogans cet après-midi-là, avec un but commun. Mais, dans le lot, surprises : des pancartes pour demander la libération de Jacqueline Sauvage, pour la Colombie ou même, contre le journaliste François Ruffin, de Fakir, accusé de s’accaparer la lutte pour faire la promotion de son film (véridique !). Alors là, excusez du peu, mais je demande quel est le rapport avec la choucroute !

Pour revenir à Nuit debout, j’ai l’impression que le mouvement suit la même voie, quand je vois se multiplier les revendications, en une sorte d’arborescence complètement désorganisée, qui va du féminisme au droit au logement, en passant par les sans-papiers ou les LGBT. S’il est évident que chacun doit avoir droit à la parole, en tout temps et en tout lieu de Nuit debout, principalement en assemblée générale, et que chacune de ces causes a naturellement droit à être entendue et même défendue, il me semble que le mouvement doit prendre garde à ne pas se disperser en chemin. A force d’être trop disparate, on n’avance pas. Pire, on recule. Et c’est un recul de notre combat pour l’égalité de tous les citoyens que je déplore quand je découvre qu’à plusieurs moments de la journée se réunissent des commissions féministes en assemblée non mixte ! Alors quoi, la non-mixité serait-elle redevenue de bon ton en France sans qu’on m’avertisse ? De la même façon, je suis horrifiée de découvrir l’existence de rencontres de « paroles non blanches », qui déplorent que « les questions de la race et du racisme sont terriblement absentes des débats ». Mon petit ami étant un homme noir, et moi une femme blanche, l’ironie du sort veut qu’il ne puisse pas mettre les pieds à la rencontre féministe non mixte, tandis que je suis privée des rencontres des paroles non blanches. Mais je crois que nous survivrons à ce combat égalitariste excluant.

Cependant, cet accaparement sexiste et raciste de la lutte m’ennuie profondément et me fait craindre qu’à terme, il détruira tout ce beau mouvement. Car si on peut être certain d’une chose, c’est que Nuit debout est le fruit d’un mouvement global, celui du refus de la loi El Khomri et de son monde. Or, s’il est bien une chose qu’on ne peut pas reprocher au Parti socialiste, c’est bien de ne pas avoir pris parti pour toutes les minorités, de SOS racisme à la légalisation du mariage entre couples homosexuels.

Au risque de choquer les âmes les plus sensibles (ou les plus sectaires), j’estime que ce genre de combat se nuit à lui-même : en défendant la diversité coûte que coûte, il nuit au combat pour l’égalité. Je n’invente rien, l’Américain Walter Benn Michaels l’a déjà dit bien mieux que moi dans son ouvrage La diversité contre l’égalité, où il démontre par exemple comment « la volonté d’en finir avec le racisme et le sexisme s’est révélée tout à fait compatible avec le libéralisme économique » en ce que la lutte contre toutes les discriminations a fini par remplacer, hier au sein de la gauche, demain au sein de Nuit debout, toute volonté de combattre le capitalisme. Doit-on, alors, occulter ces luttes ? Il est évident que non. Le sexisme et le racisme, ainsi que les discriminations liées à la religion, à l’âge, au physique ou à la santé, existent et sont déplorables. Et totalement condamnables : il est hors de question de transiger sur ces points. En revanche, l’urgence est de comprendre que la lutte pour l’égalité porte en elle la lutte pour le respect de tout un chacun,  en dehors de toute considération physique, morale, religieuse ou sexuelle. L’important n’est pas de raisonner par quota ! L’important n’est pas qu’il y ait plus de femmes aux postes de décision, ni qu’il y ait plus de personnes noires plus riches : l’important est de réduire l’écart entre les plus riches et les plus pauvres, qui s’accroît continuellement de jour en jour et met à la rue sans considération diversitaire. L’important n’est pas qu’il y ait plus d’Obama ou de Merkel, l’important est qu’il y ait moins d’anonymes en situation de survie quotidienne. Le combat pour la diversité a été celui de Nicolas Sarkozy, en nommant ministre  ou secrétaire d’Etat des femmes, issues de la diversité et jeunes (Rachida Daty, Rama Yade, Fadela Amara)… Ce combat a été indiscutablement poursuivi par la gauche de Hollande.

Mais comme le souligne Walter Benn Michaels, « en matière d’inégalité économique, le racisme et le sexisme fonctionnent comme des systèmes de tri : ils ne génèrent pas l’inégalité elle-même, mais en répartissent les effets. Voilà pourquoi même la victoire la plus complète remportée sur le racisme et le sexisme ne comblerait pas le fossé entre les riches et les pauvres, elle modifierait simplement leur répartition par sexe, inclination sexuelle et couleur de peau. » Les études présentées par Walter Benn Michaels le prouvent : la lutte pour la diversité a considérablement nui à celle pour l’égalité en ce que le combat pour la première masque l’accroissement des inégalités qui caractérise le néolibéralisme.

J’en appelle donc à Nuit debout, comme n’importe quelle citoyenne, pour que le mouvement cesse de se disperser en combats excluants pour se focaliser sur le sujet principal, qui nous a tous aujourd’hui réunis : le combat économique et, en priorité, la loi El Khomri. De la même façon, et encore au risque de choquer, j’estime que les prohibitions antifascistes ne sont pas les bienvenues : le monde de demain se construira sans exclusion, même de ceux qu’on aimerait facilement taxer de fasciste car ils votent Front national par exemple. L’argumentation, le débat, la discussion – des initiatives portées dès le début par Nuit debout – sont les bienvenues pour désamorcer les préjugés, nous délivrer de nos a prioris. Nous ne pourrons jamais faire la France de demain et nous prétendre démocrates si nous partons, de fait, dans l’idée d’exclure sur des motifs arbitraires. Je prends enfin une ultime précaution, car les lecteurs de ce billet ne sont pas tenus de deviner mes intentions donc je préfère les préciser : toute parole déplacée est évidemment à condamner, toute ségrégation ainsi que toute insulte ou toute invective. Toutes les considérations ne se valent pas et notre boussole doit rester la même : l’intérêt général et le bien commun, dans la décence et la mesure.

Nuit Debout, donne-toi des cadres

Dès le début, les participants de Nuit debout se sont accordés sur un point : pas de représentants, pas de porte-parole, pas de décideurs, pas de partis. Convaincue de la crise actuelle de la démocratie représentative et de ses sbires les partis politiques, j’embrasse avec fougue ce refus définitif et non négociable de se donner des représentants perpétuels, qui seront les visages – jeunes, beaux, de gauche – d’une lutte qui souhaite dépasser les individus et les individualités pour représenter un collectif multiple mais soudé. Si Nuit debout doit se doter d’organisateurs, de responsables, qu’elle le fasse comme elle le fait à présent et selon ce que préconisait le philosophe Jean-Jacques Rousseau : selon des mandats impératifs, non cumulables entre eux ni dans le temps, et qui voient se succéder rapidement les détenteurs d’un maigre pouvoir. Nuit debout refuse de se donner des chefs, donnons-nous plutôt des responsables (qui le seront, responsables, devant le peuple) qui accepteront d’assumer une tâche en particulier, pour un temps donné et qui seront choisis au hasard, par le tirage au sort, pour que chacun puisse tour à tour « gouverner et être gouverné » (même si la gouvernance en l’occurrence consisterait davantage à se mettre au service du peuple et de ses revendications plutôt qu’à exercer le moindre pouvoir) ou par vote (si on considère que c’est préférable).

Voilà où je voulais en venir : Nuit debout doit se donner des cadres, c’est-à-dire décider si telle ou telle décision relèvera du vote ou du tirage au sort, si tel mandat est reconductible, combien de temps il dure, s’il est cumulable. Ces questions d’organisation doivent faire l’objet de longs débats, qu’il faudrait commencer dès maintenant tant le chantier est vaste. Nous ne serons évidemment pas d’accord, voilà pourquoi une discussion riche en arguments est la bienvenue. Nous avons trop longtemps subi un système que nous n’avions pas choisi, avec des élections auxquelles nous ne participions plus, avec des représentants qui ne représentent qu’eux-mêmes et que nous détestons. Faisons de Nuit Debout l’occasion de se réconcilier avec la politique et donnons à tous la chance de pouvoir donner de sa voix et de son temps au service de l’intérêt général. Enfin, pour rester du côté des personnes, s’il est évident que nous refusons de nous donner un chef, estimons que certaines paroles doivent être particulièrement écoutées, non pas pour se soumettre au pouvoir de l’intelligence et des études supérieures, mais pour y puiser la sève d’une révolte longtemps mûrie et réfléchie par eux. Deux noms me viennent très vite en tête : Frédéric Lordon et François Ruffin, deux hommes blancs, hétérosexuels, bobos même, ils le disent eux-mêmes. Mais deux hommes dont les recherches, dont l’expérience, dont les écrits sont une source précieuse pour la défense du peuple face à l’oligarchie et au pouvoir du capitalisme financier.  D’autres paroles doivent tout aussi bien être écoutées : je pense notamment à tous les travailleurs sociaux, toutes les personnes impliquées dans des associations, qui n’ont pas attendu pour déjà donner de leur temps au service d’autrui. En clair, accordons la parole à chacun mais soyons particulièrement attentifs quand certains empoignent le micro : nous avons tant à apprendre des philosophes, des historiens, des géographes. Nous avons tant à apprendre des assistantes sociales, des ouvriers, des professeurs, des éducateurs, des médecins, des infirmiers… Notre savoir se veut aussi théorique que pratique : disséquer le passé pour comprendre le présent et envisager l’avenir.

Enfin, donnons-nous des cadres et, comme le soulignait Frédéric Lordon, donnons-nous des buts. Le seul à poursuivre de toutes nos forces est aujourd’hui le retrait de la loi El Khomri. Il nous faut cette victoire, pour conserver la flamme qui nous anime, pour obtenir un résultat et ne pas mobiliser pour rien, pour le plaisir d’occuper une place et de casser quelques vitrines de banque. Il nous faut une petite victoire pour en envisager une autre derrière, puis une plus grande, puis des dizaines. La révolution pour la révolution ne vaut rien : la révolution n’est pas notre but en soi. Ce que nous voulons est aussi important à définir que ce que nous ne voulons pas. Nous refusons la loi El Khomri et son monde, nous refusons de nous soumettre aux diktats du libéralisme, où tout est monnayable, où le droit et le marché décident de nos existences. Ce que nous voulons, nous l’aurons par étapes progressives, que nous définirons ensemble, toujours mus par le bien commun.

Donnons-nous des cadres enfin, et pensons global. Si nous admettons ensemble refuser la loi El Khomri et son monde, nous devons nous en prendre à ceux qui les ont fabriqués, à ceux qui ont tout fait pour qu’ils existent. Les responsables n’avancent pas masqués, ils sont sous nos yeux quotidiennement et ils portent des noms : Union européenne, Commission européenne, Fonds monétaire international, Banque centrale européenne. Combattre le projet de loi El Khomri passe par la fin de l’euro en France et la recouvrance de notre souveraineté. S’attaquer à une ministre qui ne fait qu’exécuter les ordres de Bruxelles est vain : il nous faut viser plus haut et désigner les vrais coupables. La démission d’El Khomri n’entraînerait que son remplacement par une personne du même acabit, qui devrait se plier aux mêmes règles que nous avons ratifiées par traité. L’unique solution ? La sortie de ces traités, votés sans notre accord et même contre nous : on pensera encore une fois au TCE de 2005.

Nous devons donc nous donner des priorités, un argument qui va dans le même sens que mon premier paragraphe. Nuit debout doit définir les urgences, le reste suivra.

Mais encore…

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