Prostitution : « Idéalement, on voudrait une peine alignée sur le viol »

L’Assemblée nationale vient de voter l’article instaurant la pénalisation du client d’une prostituée à une peine de 1500 euros (3000 euros en cas de récidive). Le projet de loi, porté par la députée Maud Olivier, vise aussi à abroger le délit de racolage passif et à mettre en place des mesures pour lutter plus efficacement contre le proxénétisme. L’occasion de rencontrer Cécilia Polenne et Constance, respectivement déléguée départementale et militante du Mouvement (abolitionniste) du Nid, et de leur donner la parole.

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Crédit photo : Cécilia Polenne au Forum Libération de Montpellier, par Bénédicte Martin

En tant qu’abolitionnistes, quels sont vos arguments contre la prostitution ?

Cécilia : Il est important de préciser que nous ne sommes pas contre la prostitution, ni contre les personnes prostituées mais bien contre le système « prostitueur ». Pour nous, la prostitution est une violence qu’elle soit consentie ou non, qu’elle soit dite « libre » ou qu’elle concerne des personnes victimes de la traite comme c’est le cas pour plus de 80% des personnes qu’on rencontre actuellement en maraude. Nous nous appuyons sur la thèse de Judith Trincard [ndlr : médecin légiste et secrétaire générale de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie] pour affirmer qu’un rapport sexuel non désiré, même consenti, et à fréquence régulière est une violence physique et psychique. Ainsi, nous estimons que les auteurs de cette violence, les clients prostitueurs, doivent être punis comme n’importe quel auteur de violences. Concernant le projet de loi, on est globalement en accord avec même si on pense que, sur certains points, ça ne va pas assez loin. Il y est question de peine contraventionnelle par exemple : l’amende maximum, c’est 1500 euros. Mais il faut se rappeler que les personnes poursuivies pour racolage, jusqu’il y a peu de temps, pouvaient encourir jusqu’à 3700 euros. C’est incohérent !

Constance : Lors d’une assemblée générale, on avait discuté de ce qu’on voulait comme peine. Idéalement, on voudrait une peine alignée sur le viol, parce qu’on se dit que c’est équivalent. À partir du moment où la sexualité devient une façon de « gagner sa vie », cela crée une contrainte économique. Pour moi, c’est comme un viol justement parce qu’il y a cette contrainte : la prostituée ne peut pas dire « non ». Elle peut dire « non » à certains moments mais pas indéfiniment sinon elle est sans ressources.

Vous vous présentez comme abolitionnistes. Peut-on abolir quelque chose que l’État ne contrôle pas ?

Cécilia  : Nous sommes néo-abolitionnistes. Certains abolitionnistes ne sont pas pour la pénalisation des clients. Nous, oui, on se positionne sur le modèle suédois. Le proxénétisme ou la traite des êtres humains, plus largement, sont encore une manifestation de l’esclavage. Pour nous, la notion d’abolition est davantage un symbole fort : il s’agit de dire que la société s’est positionnée, collectivement, contre l’achat d’acte sexuel, qu’on ne peut pas imposer de rapports sexuels contre de l’argent. Ça ne veut pas dire qu’il y aura, du jour au lendemain du vote, éradication de la prostitution, c’est clair, mais c’est un message fort envoyé à la population et aux jeunes. On s’imagine bien que les clients ne vont pas s’arrêter tout à coup mais, en revanche, un jeune qui naît et qui grandit dans une société où il a été posé comme interdit le fait d’acheter un acte sexuel, aura beaucoup moins tendance à devenir client qu’un jeune dans une société comme celle d’aujourd’hui.

Constance : Souvent, on dit que la pénalisation des clients est un point de départ pour l’abolition. Pour moi, la pénalisation des clients montre que la société est d’accord pour partir d’un principe qui est : « la prostitution est une violence avec des victimes et des agresseurs  ». À partir de là, on peut travailler pour l’abolir et améliorer la situation des prostituées.

Vos plus fervents adversaires, les membres du Syndicat du travail sexuel, défendent leur liberté d’exercer le métier de prostituée. Est-il légitime de parler de « prostituée volontaire » ou « libre » ?

Cécilia : Je ne dis pas qu’il n’est pas arrivé, une fois sur Terre, une personne qui s’est sentie complètement libre de se prostituer. Parmi les personnes qu’on rencontre et qu’on accompagne avec le Mouvement du Nid, on voit aussi beaucoup de prostituées dites « libres » ou « volontaires », qui ne sont pas sous la coupe de proxénètes. Cependant, il y a quelque chose d’assez flagrant quand on compare leurs différents parcours de vie : toutes ces personnes ont connu dans leur enfance si ce n’est des violences sexuelles au moins des carences affectives et donc sont rentrées dans un processus de manque de confiance en elles, de respect d’elles-mêmes etc. Je pense que ce n’est pas un hasard si toutes les personnes qu’on rencontre correspondent à ce profil-là. Se prostituer n’arrive pas à n’importe qui, n’importe quand.

Constance : La prostitution, par principe, ne peut pas être libre car l’acte en tant que tel signifie la négation du désir des femmes pour le plaisir des hommes.

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On comprend cependant bien leur intérêt à défendre leur gagne-pain et leur volonté d’acquérir un vrai statut avec de vrais droits à côté.

Cécilia : Il faut insister sur l’intérêt d’une loi : même s’il n’y a que 2, 5 ou même 10 % de prostituées dites libres ou volontaires, la loi reste là pour protéger les plus vulnérables qui représentent actuellement la majorité des personnes prostituées. Cette loi, qui plus est, ne vise pas à interdire la prostitution : les personnes qui se sentent libres et totalement épanouies dans leur activité prostitutionnelle pourront tout à fait continuer si elles le veulent. Mais, cette pénalisation des clients les protègera si un jour, elles subissent des menaces, des violences ou un vol de la part d’un client. Alors, elles pourront aller porter plainte, ce qui n’est pas possible actuellement ! Le curseur de culpabilité du délinquant sera pointé vers le réel délinquant, le client. Aujourd’hui, quand elles vont à la police, il y a à chaque fois une présomption de culpabilité envers la prostituée : « t’es une personne prostituée, c’est les risques du métier, est-ce que t’es sûre qu’il t’a juste pas payé ta passe ? Est-ce que c’est vraiment un viol, une agression ? » Actuellement, ce sont elles les délinquantes avec ces histoires de délit de racolage. C’est pourquoi cette loi ne peut être que bénéfique y compris pour celles qui ne souhaitent pas arrêter leur activité de prostituée.

Constance : Le client ne peut jamais affirmer « je vais voir une prostituée libre  » : il ne peut jamais savoir ce qu’elle vit, si elle est traumatisée, si elle vit bien son activité, si elle est sous la coupe d’un proxénète. À chaque fois, il prend le risque énorme de violer et de traumatiser une personne.

Vos détracteurs, et encore une fois, le Strass, vous accusent de paternalisme lorsque vous estimez que les prostituées ont intégré la domination du patriarcat. Pour eux, vous retirez aux prostituées leur capacité d’analyse et de réflexion. Que leur répondez-vous ?

Constance : En général, les féministes critiquent beaucoup de choses sans forcément jeter le blâme sur les femmes : elles critiquent le fait que les femmes restent au foyer, sont dépendantes de leur mari, qu’elles font la « boniche », elles critiquent le maquillage excessif ou le recours à la chirurgie esthétique… Ça fait des siècles qu’elles critiquent ce qu’on impose aux femmes ce qui ne veut pas dire qu’elles prennent les femmes pour des idiotes. Ça veut dire qu’on est toutes aliénées parce qu’on vit toutes dans un patriarcat qui nous impose des normes. Je ne pense pas que critiquer le système prostitueur, c’est forcément jeter le blâme sur les prostituées. Aucune femme n’est libre : si on était libre, on n’aurait pas besoin du féminisme.

Cécilia : Il y a un sous-entendu dans cette question. Ce qui revient souvent de la part du Strass à notre égard, c’est une critique du fait que nous, des bénévoles, parlions à la place des personnes prostituées. Ils se demandent qui nous sommes pour parler en leur nom. Quand on lutte contre l’homophobie, le racisme ou le sexisme, on n’a pas besoin d’avoir été « victime de » pour pouvoir s’exprimer. Nous quand on s’exprime, ce n’est pas seulement au nom des personnes prostituées, c’est aussi au nom de la société. Dans notre idéal, nos enfants doivent grandir dans une société où il y a égalité garçon/fille, où il y a interdiction de l’achat de rapports sexuels etc. Cette critique a un revers : les prostituées dites « libres » qui se sentent totalement épanouies dans leur activité, qui sont-elles pour parler au nom des milliers de femmes victimes du proxénétisme ? Celles qu’on rencontre toutes les deux semaines, en maraude, celles qu’on accompagne dans leurs démarches pour obtenir des papiers ou en justice quand elles ont été agressées… Sans vouloir remettre en question leur propre choix, je ne pense pas du tout qu’elles soient représentatives de la majorité des prostituées actuelles, cette majorité silencieuse qui ne peut pas franchir le pas de parler publiquement. Aujourd’hui, même s’il y a eu des initiatives comme la création du collectif des Survivantes de la prostitution qui regroupe les premières personnes ex-prostituées organisées qui prennent la parole publiquement pour dénoncer ce système, la plupart des personnes qui en sont sorties ne sont toujours pas en mesure de gérer émotionnellement le stigmate de l’ancienne prostituée.

Constance : Ce qui me gêne avec les membres du Strass, c’est qu’ils affirment représenter les prostituées. Si tu n’es pas d’accord avec eux, tu es « putophobe ». Nous, on a l’honnêteté de ne pas se faire passer pour ce qu’on n’est pas. Après, j’ai l’impression qu’il y a une sorte de scission entre ex-prostituées et prostituées, les actuelles ne sont pas abolitionnistes parce qu’elles sont encore dedans, c’est leur gagne-pain.

Cécilia  : Et aussi, parce que quand tu es dedans, c’est très difficile. Tu as besoin de te rassurer, tu ne peux pas te dire : « je suis victime d’un système, je souffre de cette situation mais j’y suis encore » donc c’est plus facile de revendiquer cette positon sociale comme un choix. Très souvent, c’est en sortant de la prostitution, avec recul et analyse, qu’elles se rendent compte de la misère dans laquelle elles ont été. Et en même temps, plusieurs d’entre elles nous revendiquent leur choix comme une position mais voudraient pas ça pour leurs enfants.

Article publié sur Haut Courant

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